LA PAGE DE LA CATECHESE
PROUVEZ-MOI QUE VOUS ETES CHRETIEN(NE)
Je suis chrétien(ne). Je suis catholique. Moi, je prie. Je suis de telle église de réveil. Je suis avec le Pasteur un tel, etc. On tend à s’habituer à entendre ces slogans incantatoires en RD Congo. S’y ajoutent aussi de titres ronflants et pompeux, s’il vous plaît exhibés de préférence en anglais : bishop, archbishop, etc. Pis encore, depuis l’élévation de Monsengwo à la dignité cardinalice, des éminences s’autoproclament et s’auto-créent en secret dans le camp de ceux qui croient rivaliser avec l’Eglise catholique dans le marché du salut. Pure vanité qui témoigne d’un intense commerce dans le jardin de la foi. Mais dans ce pays où l’on trouve tant d’hommes et de femmes apparemment si attachés à la religion, les choses ne marchent pas très bien. La corruption assassine l’Etat. Les mœurs sont en crise. Les antivaleurs abondent. D’où la question : « prouvez-moi que vous êtes chrétien(ne) ».
Chrétien(ne)s à la mode
Alors que l’Occident est aux prises avec la sécularisation, la déchristianisation et l’incroyance, l’Afrique, elle, et le Congo en particulier, « rayonne » de foi. Les alléluias retentissent de partout. Les organisations chrétiennes foisonnent, les lieux de culte aux architectures bizarres poussent comme des champignons, tandis que les révérends de tout acabit et les prophètes sont dans une croissance exponentielle. Ils se disputent le monopole de la vérité et rivalisent dans la créativité. Les veillées de prière drainent du monde. En outre, pas de manifestation politique qui ne commence ou ne se termine sans l’intervention d’un « homme de Dieu ». Les cultes œcuméniques sont à la mode. Il y a, décidément, cohue dans le marché du croire. Ne pas appartenir à une confession religieuse est à peu près anormal, incompréhensible, étonnant.
Bien qu’il soit entendu que la perfection chrétienne n’est pas de ce monde, notre pays est le théâtre de tout ce qui est contraire à la foi. Le fétichisme cohabite avec la pratique de la foi en Jésus-Christ. L’industrie du charlatanisme et de l’illusion prospère au même rythme que l’expansion de la foi chrétienne. Le syncrétisme est la manière la plus courante de beaucoup de personnes qui disent appartenir au Christ. La visite chez les devins et l’observance des rites issus des coutumes ancestrales séduisent d’innombrables adeptes des Eglises. L’occultisme, le mysticisme et la magie attirent à la fois « hommes de Dieu » et simples fidèles, surtout les intellectuels en quête du pouvoir et de l’argent facile. La superstition hante de nombreux chrétiens supposés. La peur de la sorcellerie règne partout. Beaucoup d’adeptes de la religion chrétienne redoutent, à chaque instant, l’action des esprits mauvais et des forces des ténèbres. Ils recourent facilement à l’usage des gris-gris.
Dans la vie courante, parmi ceux qui se disent chrétiens, et se considèrent comme tels, il y en a qui n’abandonnent pas certaines pratiques païennes. Dans notre pays qui compte plus de la moitié d’habitants qui se déclarent chrétiens, la corruption est courante. Le vol, le viol, l’adultère, le mensonge, la malhonnêteté, l’hypocrisie, le détournement des fonds publics, les abus du pouvoir, etc., sont déconcertants. Le spectacle est déroutant. Le contre-témoignage fait partie du lot quotidien. Il contraste avec la piété affichée dans les lieux de culte, la célébration du mariage ou du baptême, les deuils, les manifestations publiques. Karl Max aurait sans doute eu des mots durs à l’égard de cette génération de fidèles.
Tout aussi étrange est l’interprétation que certains membres des Eglises, toutes confessions confondues, donnent des événements douloureux de la vie comme une maladie incurable, une mort inopinée, un accident de circulation, la stérilité d’une femme, etc. Sans un moindre esprit critique, ils recourent à l’horizon herméneutique tiré de l’univers des coutumes du village. Ils voient les sorciers ou le diable partout. Les causes de leurs malheurs sont toujours en dehors d’eux, chez les autres, les jaloux et les sorciers.
Il existe, certes, dans nos Eglises, des hommes et des femmes d’une grande foi et qui témoignent de Jésus-Christ avec convictions. Rappelons-nous : notre pays a ses témoins dans les rangs des bienheureux. Anuarite et Bakanja, bien sûr. D’autres, sans doute nombreux, vivent en intimité avec le Christ dans la discrétion et l’humilité. Mais la majorité d’entre nous a besoin de prouver, concrètement, sa foi en Jésus-Christ, en franchissant le cap d’une chrétienté à la mode et du pharisaïsme.
Prouvez-moi que vous êtes chrétien(ne)
Ce peuple honore le Seigneur des lèvres, son cœur est loin de lui (Cfr Is 29,13). Cette parole du prophète Isaïe trouve un extraordinaire terrain d’actualisation dans notre pays. Il nous faut donner les preuves de notre foi. Etre chrétien(ne), en effet, n’est pas une blague. C’est une vie, plus précisément un état de vie, rythmé par la foi en Jésus-Christ. La foi en est donc le fondement, le moteur, le mobile. Cette foi est nulle sans les œuvres, comme a dit Saint Jacques. C’est donc dans les actes concrets que l’on reconnaît un(e) chrétien(ne). Les attitudes concrètes et un comportement compatible avec l’Evangile sont les meilleures preuves d’appartenance au Christ. C’est l’agir qui est le terrain d’illustration et d’expérimentation de la foi. Et ça, ça ne se discute pas.
Cela ne signifie pas que celui qui croit en Jésus-Christ ne peut plus pécher, tomber dans les vices. Non. Parce qu’il est un être de chair, il n’est pas exempté de pécher. Mais ce n’est pas n’importe quel pécheur. Quand il tombe, par faiblesse humaine, il doit s’ouvrir à l’amour miséricordieux de Dieu, se repentir, à travers le sacrement de la réconciliation. Et Dieu pardonne. Le Christ n’a-t-il pas dit à la femme adultère : « Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, désormais ne pèche plus» ( Jn 8, 11). Cette précision est capitale. On ne bénéficie pas du pardon de Dieu tout en en abusant. En s’ouvrant à la grâce que Dieu seul accorde, avec un effort soutenu par la volonté de lui plaire, l’homme peut sortir d’une situation compromettante. Il ne doit pas s’installer dans le péché et s’y complaire. Il peut rompre une relation avilissante, sortir d’une situation qui l’éloigne de Dieu. Combien de fois avons-nous réussi à dire non à des situations compromettantes ? Si on a pu le faire, c’est que nous en avons la capacité. Il nous faut faire confiance en Dieu. Il nous a créés pour la vie et non pour la mort. Dès lors, s’installer dans le péché, et vivre comme si on n’était pas chrétien, a quelque chose de grave. C’est sur ce point que la foi de beaucoup d’Africains, et en particulier de congolais, questionne. Elle semble superficielle et se mêle facilement à des pratiques incompatibles avec l’Evangile. Plus grave, elle ne s’accompagne pas nécessairement des actes de témoignages et de charité. Elle apparaît plus extérieure, plus démonstrative au point de donner l’impression d’être plutôt folklorique, pharisaïque. Il suffit, pour s’en rendre compte, d’observer l’ambiance festive de nos célébrations liturgiques.
La manière de vivre la foi de beaucoup de congolais pose un problème de fond auquel de nombreuses études ont été consacrées. Les recherches démontrent qu’il y a un difficile rapport entre foi et culture. Bien que la lumière de la foi vienne éclairer la culture africaine, beaucoup d’Africains n’arrivent pas totalement, dans la pratique, à rompre avec certaines pratiques de la culture africaine incompatibles avec l’Evangile. Les choses apparaissent ainsi quand frappe un malheur ou quand on est devant une situation peu ordinaire. Etrangement, comme par un reflexe inexplicable, les chrétiens africains oublient leur foi au Christ pour chercher un appui dans ce que leur offre la tradition africaine. Ils sont prêts, au moins pendant que frappe le malheur, de trahir, consciemment ou non, leur foi en se tournant vers des solutions coutumières peu orthodoxes.
Une deuxième explication concerne la nature de la religion que pratiquent beaucoup d’Africains. Dans la plupart des cas, il s’agit d’une religion des rites, un ensemble d’habitudes. Une telle religion n’est pas approfondie. Elle ne devient pas vie. Plus précisément, elle manque de vitalité, de prolongement dans la vie. Ceci arrive quand les gens pratiquent une religion sans une relation personnelle, intime et approfondie avec le Christ. Cette rencontre bouleversante avec le Christ est capitale dans l’aventure de la foi. On ne peut y parvenir qu’au bout d’un effort d’intériorisation des principes qu’enseigne l’Evangile. Une telle religion est vécue comme une vie avec le Christ, nourrie par la Parole méditée. Elle est expérience. A ce titre, elle transforme la personne, rayonne et culmine dans le témoignage vivant. Le rêve de tout disciple du Christ en Afrique doit être celui de vivre ce moment de rencontre mystique avec le Maître, de s’abandonner à lui, de pratiquer une religion qui plaise à Dieu.
En conclusion
Le Congo tend à devenir, en apparence, un pays chrétien. La foi chrétienne y est à la mode. Mais en même temps, cette foi, si populaire, ne semble pas s’accompagner d’un témoignage pouvant transformer notre société. Le « pays de la foi » est aussi hélas un sanctuaire de la corruption, du vol, du détournement des deniers publics, de la violence, etc. Le fétichisme, le recours à la magie, l’industrie du charlatanisme et de l’occultisme y est prospère. Il y a donc un problème. La foi de beaucoup de chrétiens a besoin d’être purifiée, devenir authentique, vivante. Pour cela, elle doit sortir du folklore et du pharisaïsme, aller au-delà des rites et des habitudes, devenir une vie intime avec le Christ. Alors seulement, elle me convaincra.
†Fulgence MUTEBA
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