Naufrages à répétition de bateaux dans les eaux de la Luapula et du Moero
Un drame s’est produit sur la rivière Luapula la nuit du 29 au 30 novembre 2010 vers 2 heures du matin, près du village Kashobwe dans le Haut-Katanga. Une baleinière artisanale, appelée MB Papa Jules, a fait naufrage. Cent cinquante voyageurs ont eu la vie sauve, une dizaine de corps sans vie ont été repêchés de l’eau et plusieurs autres personnes, dont on ne connaît pas le nombre exact, sont portées disparues. C’est le sixième naufrage de l’année. Cinq autres ont été enregistrés quelques mois auparavant, causant la mort de plusieurs personnes et la perte de leurs biens. Le plus meurtrier fut celui de Kabimbi, à près de cinquante kilomètres de Kasenga. Il avait fait périr un grand nombre de personnes. Le Haut-Katanga n’a pas le monopole dans ce genre d’accidents. Loin s’en faut. Le fleuve Congo, le lac Tanganyika, le lac Kivu, la rivière Kasaï et bien d’autres sources d’eaux navigables du Congo enregistrent fréquemment des naufrages d’embarcations. Que se passe-t-il au juste dans les eaux de la Luapula et du Moero ?
Loin de toute superstition, il importe de regarder la situation en face. Il n’y a aucun mystère. Ces naufrages à répétition s’expliquent aisément par le concours de certains facteurs.
Démission de l’Etat congolais
Depuis des décennies, la population du littoral de la Luapula et du Moero est à l’abandon, comme du reste les riverains d’ailleurs au Congo. L’Etat, en effet, n’offre plus de services publics de transport fluvial ou lacustre dans le Haut-Katanga. Les derniers souvenirs d’un bateau public pour le transport de la population datent d’avant l’indépendance. Ce secteur avait été naguère abandonné à quelques débrouillards, en l’occurrence les armateurs grecs. Avec la cynique zaïrianisation, beaucoup de grecs ont plié bagages dans les conditions que l’on sait. Quelques rares commerçants congolais ont pris timidement la relève en utilisant des baleinières ou des barquettes en bois, au point que voyager de Kasenga à Pweto est devenu un calvaire, en tout cas un risque énorme.
Cette démission de l’Etat, datant des années Mobutu, explique aussi le manque de dragage de la Luapula et du Moero. Des bans de sable sauvage s’accumulent au fil des années, encombrant ainsi l’itinéraire généralement emprunté par les bateaux. Ce sable constitue une menace pour la sécurité des bateaux. Dès lors, les accidents meurtriers sont presque inévitables.
Embarcations artisanales
Les embarcations naviguant sur la Luapula et sur le lac Moero sont, pour la plupart, en bois. Il s’agit des embarcations artisanales, que la population est obligée d’utiliser faute de mieux. Ces embarcations dépannent certes plusieurs voyageurs, mais elles sont fragiles et accusent peu de résistance aux intempéries, aux fuites d’eaux et au choc contre les pierres.
Négligence, corruption et irresponsabilité
Une négligence criminelle et une irresponsabilité coupable se sont installées dans le chef du personnel navigant et des agents de l’Etat affectés aux services de la navigation fluviale et lacustre. Peu ou pas du tout formé, le personnel de l’équipage de nos « bateaux » se débrouille vaille que vaille. Les règles de navigation sont, très souvent, foulées aux pieds. La notion de tonnage est la plus négligée, au profit de l’argent à encaisser. Nos embarcations sont, en conséquence, souvent surchargées de personnes et de marchandises. Visiblement, ce sont des dangers publics flottant sur l’eau. Ce triste spectacle se passe sous le regard indifférent des agents de l’Etat qui, en réalité, en tirent profit. Du commissaire maritime à la police fluviale, en passant par la pléthore d’agents dits de sécurité, la corruption bat tous les records. La course à l’argent a pris le devant sur le contrôle des conditions de sécurité. Ainsi, quand un « bateau » quitte le quai, on ne sait même pas combien de tonnes de marchandises il transporte, moins encore combien de personnes sont à bord. Aux personnes régulièrement enregistrées sur le manifeste s’ajoutent toujours de clandestins, qui montent sur la baleinière avec la complicité des agents de sécurité qu’ils ont corrompus. La surcharge se monnaie et ne semble offusquer personne. L’irresponsabilité est à son comble. On se permet d’autoriser le déplacement des embarcations qui ne devaient pas logiquement faire un pas sur l’eau. Triste réalité.
Dangereuse navigation nocturne
Pour gagner du temps, et sans doute aussi pour éviter les tracasseries administratives, certaines embarcations naviguent en pleine nuit, alors que, tout au long de leur parcours, les signaux lumineux installés par les colonisateurs belges ont disparu depuis longtemps. Leur itinéraire étant encombré de bans de sable ou parfois piégé par de grosses pierres, la sécurité est minime. En outre, les bourrasques qui soufflent parfois avec violence dans cette région ne facilitent guère une navigation aisée en pleine nuit. Il y a donc beaucoup de risques à prendre la Luapula ou le Moero pendant la nuit. En ce cas aussi, les agents de l’Etat affectés dans nos ports font preuve d’une lâcheté choquante. Moyennant quelques billets de banque, ils autorisent, sans état d’âme, la navigation nocturne de certaines embarcations, par surcroît surchargées.
Agonie de l’école de pêche de Kilwa
Un dernier facteur expliquant les naufrages à répétition dans les eaux de la Luapula et du Moero est l’agonie de l’école de pêche de Kilwa. Créée en 1947 à Kilwa, fruit de la collaboration entre l’Eglise et l’Etat, cette école, unique en Afrique centrale, avait pour vocation de former non seulement les moniteurs de la pisciculture, les gardes de pêche, les brigades fluviales au service de l’administration, les gardes chasse, les gardes forestiers, mais aussi les patrons pêcheurs professionnels et les fabricants des embarcations, les capitaines de bateaux, bref les professionnels de la navigation dans l’eau et de la protection des parcs nationaux. A partir de 1962, ses stagiaires se rendaient à Ostende en Belgique pour se perfectionner. Une décision politique prise en 1969 par la haute hiérarchie la transféra à Moanda. Le Haut-Katanga fut ainsi tragiquement dépouillé de son beau fleuron de Kilwa. Une tentative de réhabilitation de cette école datant de 1992 ne réussit pas, jusqu’à ce jour, à refaire son blason. Aujourd’hui, elle n’est que l’ombre d’elle-même, une école en agonie. Le domaine de la navigation fluviale et lacustre est, depuis, envahi par d’intrépides amateurs qui, manifestement, semblent peu respectueux des normes du code de navigation fluviale et lacustre, et même de la vie humaine.
Voilà, à notre modeste avis, les vraies causes des naufrages à répétition des embarcations dans les eaux de la rivière Luapula et du lac Moero. A la vérité, ces naufrages sont le reflet de la déliquescence de l’Etat zaïrois hérité des années Mobutu, que le régime Kabila s’efforce, heureusement, de corriger. En effet, le Gouvernement congolais a entrepris, par le biais de l’ONATR, la réhabilitation progressive de bateaux à usage public. La population de la Luapula et du Moero espère figurer un jour parmi les heureux bénéficiaires de cette initiative louable. La réhabilitation des routes entamée par le Gouvernement katangais est un début de solution aux fréquents naufrages d’embarcations. Toutefois, avant que tout cela arrive, il me semble absolument impérieux de remplacer des baleinières artisanales par des bateaux métalliques, à l’exemple de celui qu’un homme de bonne volonté a construit et mis à la disposition de la population récemment. Il y a également trois urgences. Primo, il faut impérativement remplacer les agents affectés dans nos ports, ou ce qu’il en reste, par des personnes plus responsables et plus consciencieuses. Dans le même temps, il est utile d’éradiquer les tracasseries administratives dont souffrent les armateurs ainsi que les voyageurs. Secundo, il faut un minimum de rigueur pour contrôler la qualité technique de nos embarcations et leur charge, ainsi que les compétences de ceux qui les pilotent. Tertio, enfin, si l’alcool est interdit au volant d’une voiture, il l’est a fortiori dans la navigation dans l’eau.
† Fulgence MUTEBA
Evêque
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