PAGE DE LA CATECHESE
EXUBERANCE ETHNICISTE DANS LE JARDIN DE LA FOI
L’Eglise de Dieu est une, sainte et catholique. Telle est la foi des Apôtres et la nôtre. Mais entre cette foi professée et la foi vécue, il existe parfois des écarts déconcertants. Ceux-ci rappellent, étrangement, que cette Eglise est encore à purifier. La communion (koinônia) en son sein est toujours fragile, « sans cesse à l’épreuve » comme écrivait naguère le Dominicain canadien Jean-Marie R. Tillard. Sainte et pécheresse à la fois, notre Eglise est en marche vers sa perfection.
Dans certains milieux ecclésiaux africains, cette Eglise fait face à l’exubérance ethniciste, une abomination affligeante, et pour tout dire, la négation même de la foi chrétienne. Cette exaspération à base d’appartenance ethnique n’est toutefois pas à généraliser, mais c’est une triste réalité qu’on rencontre dans plusieurs Eglises d’Afrique noire. Elle brise les cœurs, pollue l’atmosphère de la fraternité chrétienne et sème, hélas, de graves divisions au sein du peuple uni de Dieu qui, lui, clame son appartenance au Christ. Elle met dangereusement à l’épreuve la maturité supposée des Eglises locales d’Afrique. Fait étrange, on ne lui consacre pas assez d’études pour la comprendre de l’intérieur et la combattre avec les armes de la foi et de la raison. Une tentative de ce genre n’est donc pas de trop, fût-ce pour réfléchir et apaiser ceux que ce phénomène tourmente.
Velléités ethniciste dans le jardin de la foi.
Tout chrétien africain est naturellement issu d’une tribu ou d’une ethnie, qui a ses traditions, son héritage culturel, sa langue. La fierté d’y appartenir n’a rien de mauvais. Loin de là, c’est une spécificité identitaire bien normale. Le jardin de la foi, lui, est un espace auquel on adhère par conviction, dans l’acceptation de Jésus comme sauveur des hommes. Tous ceux qui s’y retrouvent sont frères, égaux en dignité. Ils ont reçu un seul baptême, professe la même foi en un seul Seigneur, Jésus Christ. Ils sont liés par un lien sacramentel, une fraternité sans frontières, « au-delà de l’ethnie », comme a dit un théologien ouest africain. Ils appartiennent à la même famille, « la famille de Dieu » selon l’expression de l’Apôtre des gentils (Ep. 2, 19).
Dans le jardin africain de la foi, un étrange fléau d’exubérance ethniciste sème beaucoup d’inquiétudes, divise les membres de communautés et ébranle les cœurs. Des illuminés de telle ethnie réclament leur diocèse, leur paroisse aux limites de leur ethnie. Ils revendiquent des responsables ecclésiastiques ou un personnel diocésain ou paroissial d’appoint uniquement originaire de leur ethnie. Ils ne veulent pas d’un évêque, d’un curé ou d’un vicaire non originaire de l’ethnie locale. Quand l’Eglise leur donne un non originaire, ils se sentent humiliés, écrasés, dominés et méprisés. Alors ils multiplient les discours haineux, xénophobes, calomniateurs et ne se gênent guère de défier même le Pontife suprême, à qui seul appartient l’autorité de nommer un évêque par exemple.
Des cartels des originaires de telle ethnie se constituent parfois dans certaines congrégations religieuses ou paroisses. Ils tiennent des réunions clandestines et s’organisent pour faire valoir, dit-on, leurs intérêts au sein de l’Eglise. Dans certains instituts religieux ou paroisses urbaines, quand arrive le temps de voter des responsables à quelque niveau, ces clubs n’ont en tête que le critère d’appartenance ethnique. Ils se livrent au spectacle d’un vote ethnique, sans considération d’autres critères comme, par exemple, la compétence, l’expérience, la probité morale, le niveau d’étude, les capacités de gestion, etc. En cas d’échec de leur plan ethnique, ils mènent la vie dure aux responsables élus non originaires de leur ethnie, jusqu’à rendre la vie impossible parfois. Entre eux, ils développent parfois une espèce de fraternité ethnique qui, hélas, se fragmente parfois en sous-ethnie ou en sous culture. De la sorte, on observe tristement des antagonismes rocambolesques : gens du Nord contre gens du Sud, gens de l’Est contre gens de l’Ouest, gens de la savane contre gens de la forêt, les chasseurs contre les pêcheurs, les éleveurs contre les agriculteurs, les Bambara contre les Bamileké, les Bantous contre les Nilotiques, les Hema contre les Lendu et que sais-je encore. Des communautés entières sont ainsi en péril.
Là où cette exubérance ethniciste existe, elle fait saigner les cœurs, ouvre des blessures et cause beaucoup de douleurs dans l’âme. Dans des diocèses ou des communautés religieuses, des vocations sont interrompues ou perdues à cause de la haine qu’elle suscite et de la méfiance qu’elle crée. On y ressent le besoin d’une thérapie profonde, d’une conversion radicale. Ce phénomène est si dévastateur que les deux synodes sur l’Afrique y sont revenus pour interpeller l’Eglise d’Afrique. Dans son Exhortation post-synodale Ecclesia in Africa, Jean Paul II a mis en exergue un passage d’un document de la Commission Pontificale Justice et Paix qui stipule que « les oppositions tribales mettent parfois en péril, sinon la paix, du moins la poursuite du bien commun de l’ensemble de la société, et créent aussi des difficultés pour la vie des Eglises et l’accueil des pasteurs d’autres ethnies » (n.49). L’ampleur de ce fléau, là où il existe, fait penser à cette grave question du Seigneur : « Mais le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre? »(Lc 18, 8).
Rien de tel parmi vous !(Cfr Mt 20,26 )
Au sein de l’Eglise ou en dehors d’elle, l’exubérance ethniciste est contraire à la foi. Elle en est une forme de négation. Elle a quelque chose d’irrationnel, d’illogique. Comme le racisme, elle ne peut nullement se justifier. Elle ne doit surtout pas être confondue avec la fierté ethnique qui, elle, est une valeur culturelle. C’est un repli psychologique qui s’exprime parfois avec violence quand la pauvreté matérielle s’aggrave ou lorsque surgit une crise sociale. De fois, elle relève d’un complexe d’infériorité, d’une frustration mal gérée ou d’une incapacité à dialoguer.
D’une part, l’Eglise, comme nous l’avons indiqué plus haut, est une assemblée des fidèles du Christ. Ses membres sont de la race de Dieu (Cfr Ac 17, 28 et 29), une race élue (Cfr 1P 2,9). Au sein de cette Eglise, a dit Saint Paul, « il n’y a ni Juif ni Grec, il n’y a ni esclave ni homme libre… » (Ga 3,28). Elle est supra raciale et supra ethnique. Elle est, assurément, appelée à s’incarner dans chaque milieu, mais elle ne doit pas s’y laisser confisquer. Comme la Parole qu’elle annonce (Cfr 2Tm 2, 9), l’Eglise ne se laisse pas enchaîner ; sinon elle ne serait jamais sortie de la Terre sainte. De par sa nature et sa vocation, elle échappe à la ghettoïsation, à l’enfermement régionale ou ethnique.
D’autre part, la configuration universelle de l’Eglise, contenue dans le credo, justifie bien sa dimension extra géographique. Dans sa catéchèse pré baptismale sur le symbole de la foi, Saint Cyrile de Jérusalem stipule que « ce nom d’Eglise (ou Convocation) lui convient tout à fait parce qu’elle « convoque » et rassemble tous les hommes, ainsi que le Seigneur ordonne dans le Lévitique : Convoque toute la communauté à l’entrée de la Tente du Témoignage ». Dès lors, il est absurde de figer, dans une ethnie, une réalité millénaire aussi complexe que l’Eglise.
En outre, l’exubérance ethniciste dans nos milieux ecclésiaux masque, très souvent, les problèmes personnels de certains individus qui en sont les auteurs. Partout où elle est apparue, en sourdine ou au grand jour, elle s’est présentée comme l’action de quelques personnes à problèmes. Il s’agit, dans la plupart des cas, des téméraires ou des manipulateurs dont les ambitions personnelles sont en inadéquation avec leurs talents naturels. Aussi quand elle n’est pas le fruit du transfert, dans le jardin du croire, de certaines idéologies sociales extrémistes et erronées (« Sisi kwa sisi » en swahili, « Biso na biso » en lingala, « Beto na beto » en kikongo, « Entre nous gens du coin » en français), elle est l’expression de quelques individus rongés par la déception. Quand sévit une crise de quelque nature, elle est l’expression de la recherche d’un bouc émissaire. Elle ne s’exprime à peu près jamais sans violence. Ses auteurs oublient, très souvent, de rappeler chez eux leurs propres membres vivant paisiblement au sein d’autres ethnies. Ils prônent une justice propre à eux, juste pour eux et pour eux seulement.
Le Christ nous dit, face à cette exubérance ethniciste, : « Pour vous, rien de tel !» ; « Vous êtes tous frères ». Sorti de sa Galilée natale pour annoncer le Royaume, il a sillonné les régions lointaines et est mort à Jérusalem. Son message a brisé les frontières de la terre sainte, jusqu’ à nous parvenir chez nous. Il a traversé les océans, les déserts, les nations et les ethnies. On ne saurait le retenir chez soi, sous aucun prétexte.
Dans sa vie publique, le Christ est sorti de ce que l’on pourrait comparer à l’ethnie. Sa prédication s’est étendue au-delà de Nazareth. Parmi ses compagnons, il y avait des non galiléens, voire un collecteur d’impôts (métier de trahison parce que placé au service de l’envahisseur romain). Les bénéficiaires de son action puissante (salut-libération, guérison, délivrance, etc ;) sont de partout et de toutes les conditions sociales. Il a inauguré une fraternité qui dépasse les limites biologiques et géographiques. « Celui qui fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, celui-là est pour moi un frère, une sœur et une mère » (Mt 12, 50).
Paradoxalement, c’est de son terroir d’origine, à Nazareth plus précisément, qu’il a rencontré plus de résistance(Mc 6, 1-6). Alors, s’est-il acclamé : « Un prophète n’est méprisé que dans sa patrie, dans sa parenté et dans sa maison »(Mc 6, 4). Selon le témoignage des évangélistes, il n’opéra chez lui que quelques miracles mineurs et s’étonna de l’incrédulité de ses compatriotes. Cet épisode de l’Evangile est une mise en garde fort éloquente et une leçon magistrale dans le contexte de l’exubérance ethniciste. D’un côté, ceux qui exercent le métier de prophète sont prévenus qu’ils feraient erreur de ne compter-ou de trop compter- sur leur patrie ou leur ethnie pour accomplir leur mission. De l’autre côté, les liens de sang ou de la chair ne figurent pas parmi les critères prioritaires dans la nouvelle fraternité inaugurée par le Christ. C’est la foi qui en est l’ultime instance.
En guise de conclusion
Les velléités ethnicistes que l’on observe ça et là dans l’Eglise d’Afrique est un fléau auquel il faut opposer la conversion des cœurs, le dialogue constructif, la compréhension mutuelle. Elles mettent à l’épreuve la maturité de notre Eglise continentale et démontrent que nous autres Africains avons encore un long chemin à parcourir pour témoigner concrètement du Christ. Il est important de retenir que dans le monde d’aujourd’hui, il n’est pas avantageux de s’isoler et de se replier. Le « vivre ensemble » est le concept qui s’y impose, notamment à cause de ses mutations, de la grande mobilité humaine et de la rapidité de la communication. L’Evangile, Dieu merci, a défini, depuis Jésus Christ, les principes de ce « vivre ensemble ». C’est dire que l’étranger, dont on oublie très souvent qu’il a lui aussi une ethnie, n’est pas nécessairement une menace. Il peut être une chance pour une autre ethnie, une occasion pour tenter de vivre ce qu’un théologien a appelé l’ « union dans la différence ». C’est en considérant cet étranger comme une chance potentielle que Dieu l’aime, le protège et défend sa cause (Cfr Dt 10, 18 ; Ps 145, 9, etc.). Vive la fraternité dans le Christ !
La rédaction
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