Le verbe « conger » n’existe pas en français. Mais au pays de la francophonie qu’est la RD Congo, la réalité qu’il exprime existe bel et bien. Elle fait partie du cours normal de la vie. « Conger » est un néologisme. C’est un verbe d’inaction désignant le fait, la tendance ou la mentalité, ou encore l’état d’esprit d’aimer les congés, de les inventer à la moindre occasion, même banale. Il s’agit d’une culture d’oisiveté, de fainéantise, de flânerie, du moindre effort, d’un repos injustifié ou peu justifiable. Quand on « conge », on fait la grâce matinée, on reste à la maison, on tourne les pousses, on poirote, on flâne, on regarde la télévision ou on écoute la radio le plus longtemps possible, on se la coule douce, etc. « Conger », c’est synonyme de paresser, de ne surtout pas travailler, de s’interdire de lire ou d’étudier.

Dans notre pays, on « conge » beaucoup, beaucoup trop souvent. Une victoire de l’équipe nationale de football au plan continental se fête en « congeant » pendant un ou deux jours. Si cette victoire tombe un vendredi, « on fait le pont » en « congeant » jusqu’au dimanche soir et on prolonge sur le lieu de travail avec la « lundiose ». En dehors de la victoire au foot, les prétextes pour « conger » ne manquent pas. La journée internationale de la femme, le 8 mars, en est un. Les femmes défilant dans l’euphorie, il faut des hommes pour les contempler, les applaudir et les accompagner dans la joie. Comme tout le monde croit que c’est si important de faire tout ça, on « conge ». Comme quoi, quand les femmes sont en fête, tout le monde est en fête, en congé. Une autre occasion de « conger » est la marche de soutien à un événement ou à une personnalité politique. En ville, les marches de soutien, qu’on croyait mortes avec Mobutu, ont refait surface, avec éclat. Quand on les organise, « on conge ». Dans nos villages, la visite d’un député ou d’un sénateur, qui se fait transporter sur un fauteuil garni de pagnes comme un colon, avant de tenir un meeting politique, est une occasion de « conger ». Les écoles, les marchés et les boutiques ferment. Toutes les couches de la population sont conviées à aller acclamer l’élu de la tribu et à danser jusqu’à se fatiguer, sous les feux des caméras. Comme il n’y a plus de honte à tout politiser dans ce pays, même les confessions religieuses sont invitées au rendez-vous. Celles créées et animées par les « stars de Dieu » ne résistent pas quelquefois. Elles marquent ostensiblement leur présence à la manifestation, en tenues officielles s’il vous plaît.
Nos responsables politiques, du moins la plupart, n’échappent pas à la culture de « conger ». Ils décrètent régulièrement des journées « chômées et payées », à la grande tristesse des opérateurs économiques. Nos élus, quant à eux, ne font pas exception. La facilité avec laquelle ils reportent ou annulent régulièrement certaines de leurs plénières témoigne de la mentalité de « conger ». Pire, notre calendrier annuel est émaillé de plusieurs congés officiels, c’est-à-dire reconnus par l’Etat. Le mois de janvier bat tous les records. C’est le reflet de la culture de « conger ». Celle-ci n’épargne personne dans notre pays. Chez nous, un travail d’un jour prend une semaine. Il suffit, pour s’en convaincre, d’observer le fonctionnement des institutions de l’Etat. Ce qu’on appelle « lenteur administrative » n’est, en réalité, qu’un pur reflet de la mentalité de « conger ». De plus en plus, elle se conjugue à la corruption dans l’administration publique et devient insupportable.
Il faut avouer que dans notre pays, il n’y a généralement que dans les institutions privées où le sérieux du travail est encore perceptible. Beaucoup de Congolais considèrent le travail comme une corvée. Ils « congent » et se prélassent. Ce sont, comme a écrit le philosophe camerounais Fabien Eboussi Boulaga, « des fainéants occupés ». Ils passent le temps au travail, sans nécessairement passer le temps à travailler. Les écoles et les universités publiques se foutent de terminer ou pas le programme annuel. Elles « congent », elles aussi. Quelques exemples suffisent. Les cours d’après-midi, instaurés autrefois pour inculquer la culture du travail aux élèves et aux étudiants, ont disparu. Ceux-ci ne sont plus habitués à passer de longues heures dans les bibliothèques ou les laboratoires, par ailleurs presque inexistants. Ils parlent et écrivent mal le français. La calligraphie est devenue un exploit inespéré, que seulement quelques-uns réussissent. Les exemples sont légion.

L’esprit de « conger » anime aussi ceux qui revendiquent la semaine dite « anglaise ». Dans un pays qui est loin d’avoir atteint le niveau économique de l’Angleterre des années 20, il est scandaleux qu’on veuille allonger la fin de semaine, se reposer jusqu’à se fatiguer. Dans un tel contexte, le progrès est chimérique, impossible même. En somme, « conger » c’est tuer l’économie, répandre la culture de la paresse, d’oisiveté et, à la limite, des raccourcis. Un peuple qui « conge » plusieurs fois par an fossoie son économie et contribue à la croissance de la misère. Car, chaque fois qu’on « conge », des millions de dollars sont perdus, les affaires sont aux arrêts, sauf peut-être les bars qui font quelques recettes. C’est dangereux pour un pays qui a besoin de se développer. La mentalité de « conger » qui a élu domicile chez-nous exprime, en réalité, la crise de la notion du travail et de son corolaire le temps. Travail et gestion du temps vont ensemble. Quand on les sépare, on les dénature. Beaucoup de gens, dans notre pays, ont les yeux rivés sur l’argent des autres, sans se donner la peine de mesurer les efforts de travail fournis pour l’avoir. Ils regardent la fin, mais ferment les yeux sur les moyens. Du coup, ils sous-estiment, très souvent, la valeur du travail et sa capacité à les ennoblir en tant que personnes. A cela s’ajoute le pis-aller sur la valeur du temps. Alors que les Anglais disent « time is money », chez nous on considère généralement que le temps est trop abondant pour qu’il vaille la peine de le compter et de bien le gérer. Par ricochet, la ponctualité tombe en crise. Le sens du travail en est affecté. Il ne faut donc pas chercher loin la cause du sous-développement qui nous tient à la gorge. Arrêtons de « conger » et mettons-nous au travail pour sauver notre pays.
+ Fulgence MUTEBA